SHAHEDA YASHMIN, CLAPHAM, GRANDE-BRETAGNE TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR SOUAD GUEMGHAR
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L’allaitement maternel occupe une place particulière dans mon quotidien, et la foi y est pour beaucoup. Ma pratique religieuse m’a poussée à m’interroger sur la présence de l’allaitement dans le Coran, ce qui m’a ouvert les portes de débats inattendus. Rapidement, j’ai constaté combien il était facile de confondre coutumes locales et prescriptions spirituelles. Certains musulmans s’en tiennent aux sources scripturaires, Coran et Sunna, tandis que d’autres composent avec des traditions familiales ou nationales. Pour qu’une mère musulmane trouve sa voie en matière d’allaitement, distinguer le religieux du culturel devient indispensable.
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UNE APPROCHE ISLAMIQUE DE L’ALLAITEMENT MATERNEL
L’allaitement maternel représente, pour la majorité des musulmans, un droit accordé à l’enfant par Dieu. Les prescriptions religieuses, issues du Coran, laissent une marge de liberté aux familles quant à l’organisation de cet allaitement.
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PÉRIODE D’ALLAITEMENT
Selon le Coran, les mères musulmanes visent souvent deux années d’allaitement pour leur bébé. L’année islamique étant lunaire, cela revient à environ 22 jours de moins que deux années civiles. Néanmoins, cette durée n’est pas imposée : si les deux parents conviennent ensemble que le sevrage doit avoir lieu plus tôt pour une raison valable, rien ne s’y oppose. Les difficultés d’allaitement engendrent parfois une profonde frustration chez les mères qui souhaitent atteindre ce cap mais n’y parviennent pas. Leur rappeler qu’elles ont tout tenté permet de relativiser. Dans beaucoup de sociétés actuelles, la durée de l’allaitement est bien plus courte, et l’on cesse souvent dès la première année.
La durée maximale varie considérablement selon les courants de l’islam et les préférences familiales. En Égypte, par exemple, les avis oscillent entre deux et sept ans. Une mère qui souhaite un sevrage progressif et tardif en a donc la possibilité. Cependant, certaines sociétés désapprouvent l’allaitement prolongé, et dans le sous-continent indien, garder un garçon au sein après un certain âge peut être mal vu, alors qu’une fille pourrait continuer plus longtemps.
LE SEVRAGE
Le Coran n’indique aucune méthode pour sevrer, laissant la place aux traditions propres à chaque communauté musulmane. Par exemple, chez les Bengalis, l’arrivée des aliments solides à six mois se symbolise par six grains de riz offerts à l’enfant. Chez les Houssa en Afrique, on associe eau et lait maternel dès la naissance, et certains retirent même le colostrum avant d’allaiter. Cette pratique, autrefois répandue en Inde et au Pakistan, varie même entre tribus voisines. L’allaitement pendant la grossesse suscite aussi des avis tranchés : la découverte d’une nouvelle grossesse peut pousser à un sevrage rapide, par crainte pour la santé du bébé ou de la mère.
TAHNIK, PREMIÈRE SAVEUR DE LA VIE
Dans de nombreuses familles musulmanes, une tradition précède l’allaitement : le « Tahnik ». Inspirée d’un hadith, cette coutume consiste à frotter une datte ramollie sur le palais du nouveau-né avec un doigt propre. Il s’agit d’offrir un premier goût sucré, parfois remplacé par du miel ou du sucre de canne. Ce geste revient souvent à un aîné, grand-parent ou proche, qui ne mesure pas toujours les risques sanitaires. Un professionnel de santé connaissant ces usages pourra sensibiliser avec tact aux précautions nécessaires.
LA PLACE DU PÈRE DANS L’ALLAITEMENT SELON L’ISLAM
Le père occupe un rôle central dans l’allaitement, selon la tradition islamique. Le Coran énumère plusieurs de ses responsabilités. Voici ce qui lui incombe :
- Assurer un soutien moral et encourager la mère
- Fournir à la mère allaitante de quoi se nourrir et se vêtir
- Si l’allaitement maternel s’avère impossible, financer une nourrice ou trouver une source de lait équivalente
- En cas de décès du père pendant la période d’allaitement, les héritiers (généralement le grand-père paternel) prennent le relais
- Participer avec la mère à la décision du moment du sevrage
Cette responsabilité financière se prolonge même en cas de séparation : après un divorce, le père reste tenu d’assurer la subsistance de la mère et de l’enfant jusqu’au sevrage, soit jusqu’à deux ans.
Dans la réalité, ce rôle s’efface parfois derrière celui de la famille élargie, qui entoure la mère et le nouveau-né, et peut même engager une aide extérieure au tout début. Dans certains foyers, le père s’éloigne la nuit, dormant dans une autre pièce durant les premières semaines, tandis que la mère partage le sommeil avec l’enfant.
NOURRICES, ADOPTION ET LIENS DU LAIT
La pratique des nourrices remonte à la période préislamique et au temps du prophète Mahomet, lui-même nourri par sa mère puis par deux nourrices. Si la mère ne peut allaiter, la solution d’une nourrice, choisie en accord avec le père, prime sur le recours au lait animal. Dans la plupart des sociétés occidentales, cette coutume a disparu ; les mères musulmanes vivant en Occident se tournent le plus souvent vers les préparations lactées, sans envisager une nourrice. Toutefois, dans certains pays arabes, solliciter une nourrice au sein du cercle familial reste courant.
Un enfant allaité régulièrement par la même femme (trois à cinq fois ou plus) devient le « frère ou la sœur de lait » des autres enfants nourris au même sein : ces liens interdisent tout mariage entre eux. Il n’est pas permis à un homme d’épouser sa mère de lait, ni à une femme d’épouser le mari de sa mère de lait.
Pour les familles musulmanes qui adoptent un enfant, l’allaitement maternel, s’il a lieu avant les deux ans de l’enfant et au moins trois à cinq fois, confère à l’enfant les mêmes droits qu’à un enfant biologique. Il devient également mahram, statut qui rend tout mariage ou relation charnelle impossible. Cet aspect revêt une importance supplémentaire pour les femmes portant le hijab : une mère ayant allaité son fils adopté n’aura plus à se voiler devant lui à la puberté, ce qui lui offre une liberté supplémentaire au sein du foyer.
JEÛNE DU RAMADAN ET ALLAITEMENT : QUELLES PRATIQUES ?
Le mois de Ramadan impose aux musulmans de jeûner de l’aube au coucher du soleil, mais des exemptions existent pour ceux dont la santé l’exige. Dès lors, la question se pose pour les mères allaitantes : peuvent-elles jeûner sans nuire à elles-mêmes ou à leur enfant ? Selon les textes, la femme enceinte ou allaitante est dispensée de jeûne si elle le juge nécessaire.
Les réponses diffèrent selon les communautés. Certaines renoncent systématiquement au jeûne durant l’allaitement, d’autres s’en abstiennent uniquement si le bien-être de la mère ou du nourrisson semble compromis. Les jours de jeûne manqués devront être rattrapés plus tard, une fois la période délicate passée. Certaines mères préfèrent patienter jusqu’à ce que tous leurs enfants soient sevrés pour effectuer leurs jours de rattrapage. D’autres encore, selon l’avis de certains savants, peuvent choisir de nourrir une personne dans le besoin pour chaque jour non jeûné.
Pour celles qui souhaitent jeûner, il devient crucial de veiller à une bonne hydratation lors des repas de l’Iftar (coupure du jeûne le soir) et du Sahour (repas avant l’aube), de privilégier une alimentation nourrissante et de se reposer dès qu’elles le peuvent.
ALLAITEMENT EN PUBLIC : ENTRE CODES ET ADAPTATIONS
Dans de nombreuses cultures musulmanes, la pudeur demeure un enjeu fort pour les mères qui allaitent. Se pose alors la question de l’allaitement en présence d’autrui, sans dévoiler son corps. Parents et conjoints peuvent encourager à se couvrir davantage. Chez certaines, la simple idée d’allaiter devant des proches, même sans rien exposer, met mal à l’aise. Les visites fréquentes et la présence permanente de la famille, surtout les premiers jours, compliquent parfois la mise en place de l’allaitement. Parfois, le lait artificiel devient la solution la plus simple face à l’impossibilité de s’isoler ou de se couvrir suffisamment.
Lorsque l’allaitement s’installe, trouver des astuces pour se couvrir s’avère plus facile : écharpes, voiles ou couvertures spécialement conçues peuvent aider, et le hijab ample suffit souvent à garder une certaine intimité. Mais tous les bébés n’acceptent pas d’être couverts pendant la tétée ; dans ce cas, des vêtements d’allaitement adaptés peuvent rendre le geste plus discret.
La présence masculine constitue un autre obstacle : beaucoup de femmes n’osent pas allaiter en présence d’hommes, même des mahrams, même si rien n’est visible. Parfois, le simple mot « allaitement » devient tabou devant eux, selon le poids des traditions familiales.
ALIMENTS FAVORISANT LA PRODUCTION DE LAIT : CROYANCES ET USAGES
Certains aliments sont traditionnellement recommandés pour soutenir la lactation. Le nigelle, ou cumin noir (Nigella sativa), surnommé « graine bénie », occupe une place de choix dans la culture musulmane : on lui attribue des vertus médicinales à large spectre, et il entre dans l’alimentation de nombreux foyers. Toutefois, il est déconseillé pendant la grossesse, et son effet sur la lactation reste discuté.
Les dattes figurent aussi en bonne place, notamment pendant l’accouchement et la période post-partum. Le Coran rapporte que Dieu a conseillé à Marie de consommer des dattes lors de la naissance de Jésus. Riche en sucres, la datte redonne de l’énergie après l’effort, tout en apportant fer, fibre et minéraux, et même des substances proches de l’ocytocine, précieuse pour le réflexe d’éjection du lait.
En Égypte, les mères augmentent leur production grâce au « moughat », un mélange de graines de fenugrec, de noix revenues dans le beurre et de sucre. Bouillons et soupes abondent aussi dans l’alimentation post-partum. Certaines sociétés africaines recommandent des frictions de plantes sur les seins ; ailleurs, un régime spécial de 40 jours suit la naissance, l’alimentation épicée étant tantôt évitée, tantôt encouragée, comme chez certains groupes africains où le piment est censé stimuler la lactation. Les différences d’une région à l’autre sont frappantes : au Bangladesh, on limite la consommation d’eau de peur que les mères ne « gonflent », alors que dans d’autres pays, l’hydratation est vivement conseillée. Au Pakistan, des plats à base de fenugrec sont couramment offerts aux nouvelles mères pour favoriser le lait.
Ce panorama des pratiques montre à quel point les mères musulmanes conjuguent prescriptions religieuses, traditions locales et conseils médicaux. Cette diversité, loin d’être exhaustive, offre autant de pistes pour accompagner et soutenir les femmes dans leur choix d’allaitement.
Petite précision : le miel, utilisé en Tahnik ou pour adoucir le palais du bébé, peut contenir des spores de botulisme, une infection grave pour les moins de douze mois. Les autorités sanitaires déconseillent donc son usage chez les nourrissons.
Selon Lactmed, le nigelle est traditionnellement consommé comme galactogène en Inde, bien qu’aucune étude clinique n’ait encore confirmé cet effet.
Référence : McKenna, K. et Shankar, R., « La pratique de l’alimentation prélactée aux nouveau-nés parmi les familles hindoues et islamiques », Journal of Obstetrics & Women’s Health, 2009 ; 54 (1) :78-81.
Shaheda Yashmin accompagne la Leche League depuis trois ans, élève ses deux enfants de huit et cinq ans à la maison, apprend l’arabe et partage ses réflexions sur MotherlyNurturing.

